La vie à Glevenay avant la guerre

La vie à Glevenay avant la guerre

Ce témoignage de Mme Suzanne Belz, habitante de Glevenay, été collecté pendant l’assemblée générale de l’association de sauvegarde des chemins de Plouharnel, le 25 avril 2026. Les illustrations ont été choisies et ajoutées par Nicolas Demassieux.

Le cheval breton, cœur de la ferme

Nous avions des postiers bretons : petits, râblés, puissants. Finalement, c’était la valeur sûre dans une ferme, parce que c’est avec le cheval qu’on fait les labours, c’est avec le cheval qu’on va porter le fumier pour engraisser la terre, c’est avec lui qu’on va récolter — que ce soit le blé, la betterave, les choux, etc. C’était une donnée essentielle.

Le travail du fumier — Lucien Pouëdras : L’étable a été vidée et le fumier est dirigé vers la parcelle qui recevra bientôt les plants de pomme de terre

Finalement, les paysans ne souhaitaient qu’une chose : pouvoir avoir deux chevaux. Mais c’était un peu difficile pour une petite ferme d’avoir deux chevaux, parce qu’un postier breton, c’est un peu un coffre à grains. Tout le monde ne pouvait pas se permettre d’en avoir deux.

On faisait de la polyculture, essentiellement : un peu de blé, un peu d’avoine, un peu d’orge, un peu de pommes de terre, un peu de carottes, un peu d’oignons, un peu d’ail, etc.

À table : repas, beurre et lait caillé

Les repas étaient très simples. À midi, c’était la production qu’on faisait soi-même : les légumes et le porc qu’on gardait en saumure. À quatre heures, c’était la chicorée au lait, pain, beurre — puisqu’on faisait notre propre beurre. Et le soir, c’était alternativement, soit un grand bol avec du gros sel au fond, des pommes de terre bien chaudes et, dessus, du lait caillé ; soit une farine qu’on cuisait dans le lait avec un peu de sucre, qu’on mettait dans une assiette un peu creuse et qu’on laissait refroidir. Tout ça tenait parfaitement au corps et nous nourrissait tout à fait correctement.

Je ne sais pas si vous avez goûté cela. Comment faisait-on le beurre ? Quand on faisait la traite des bêtes, on mettait le lait dans des grandes jattes ; la crème montait à la partie supérieure. Cette crème, on allait la mettre dans la baratte, et on la tournait. Il ne faut jamais trop la tourner, parce que sinon vous n’aurez pas du beurre, mais de la crème chantilly. Il faut donc faire très attention à cette façon de fabriquer le beurre. Ensuite, on le récoltait, on le mettait dans une jatte, on le travaillait avec du gros sel jusqu’à ce qu’il ait rendu le lait de beurre — qu’on buvait d’ailleurs après.

Une vie modeste

Tout ça était une période où, au fond, on était relativement sereins, solidaires entre voisins. Je pense qu’on était, d’une certaine façon, heureux. Et puis nous n’avions pas de dépenses contraintes.

Chez moi, on a toujours eu la chance d’avoir l’électricité. Mais avoir l’électricité, c’était avoir une ampoule dans la pièce principale — la pièce de vie — et une ampoule dans la chambre. Cette consommation, puisqu’il n’y avait pas de machine derrière, n’apportait pas de dépenses considérables. On n’avait pas l’eau : on allait à la fontaine que vous connaissez à Glévenay. On n’avait pas de chauffage, pas de téléphone, rien de tout ça — donc pas de dépenses contraintes, mais bien entendu pas de salle de bain, pas de toilettes, etc. Toutes ces choses qu’on n’imagine pas, aujourd’hui, vivre sans.

Tout ceci était une façon, on va dire, sereine de vivre, une façon solidaire, une façon où nous étions relativement heureux, et on n’attendait rien de l’État.

L’année villageoise, saison après saison

Je vais vous dire un petit peu quels étaient les événements essentiels qui jalonnaient une année.

L’hiver et les veillées

La gelée blanche de novembre — Lucien Pouëdras

C’est le début de l’hiver. Les arbres ont été dépouillés de leurs feuilles. La nuit à la fois froide, claire et sans nuage a saisi le paysage tout entier. Les talus boisés, suivant leur exposition, vont progressivement abandonner leur blancheur dès que le soleil atteindra la cime des arbres. Le coupeur d’ajonc est présent, cette petite gelée lui convient pour enrouler les mottes de bruyère et ajonc. Au pied d’un chêne, un petit feu réchauffera sa soupe de lard à midi. Son chien lui tient compagnie. Plus loin un autre coupeur se charge des fagots d’ajonc destinés à chauffer le four à pain. À l’inverse, le chantier « fagots » de chêne attendra l’après-midi, que les branches ne soient plus refroidies par le gel. Dans l’après-midi, avec le déclin du soleil, seuls les talus exposés au nord garderont leur blancheur.
Lucien Pouëdras

Il y avait d’abord la partie d’hiver, où on se retrouvait dans les étables et dans l’écurie, parce que c’était le seul endroit où il faisait un peu chaud. On disposait beaucoup de paille, et on se lovait à l’aide de cette paille. À côté de nous étaient les bêtes, avec des plafonds bas. Au-dessus de ces plafonds, il y avait le foin. On avait donc trouvé la façon de faire des endroits qui n’étaient pas des ponts thermiques, puisqu’on gardait la chaleur des animaux.

L’heure de la traite — Lucien Pouëdras

Ces veillées étaient assez extraordinaires, parce que les conteurs que nous avions racontaient des gens qui avaient existé et qu’ils avaient revus. Leur discours était tellement précis, tellement clair, tellement imagé, apportant une certaine spiritualité, qu’on avait envie d’y croire. C’étaient des soirées qui imprégnaient l’esprit d’un enfant quand il pouvait y assister. Je me rappelle encore de certaines histoires.

La grande lessive de mai

Après, il y avait la sortie de l’hiver — le mois de mai. Là, les femmes prenaient leur brouette, leur lessiveuse à champignon, et tout le linge qui s’était sali pendant l’hiver — que ce soit les draps, les sarraus, les tabliers — et se retrouvaient toutes au lavoir que vous connaissez. Elles se mettaient tout autour, avec leur battoir, leur savon, leur brosse et leur lessiveuse, où on allait nettoyer les grains. Il y avait du labeur, mais c’était extrêmement joyeux, et c’était un échange très fort à l’intérieur du village.

Lavoir du Glevenay — Gilbert François

Les foins, les paluds et les vannes

Puis arrivaient les foins, en juin. Les meilleurs foins que nous avions venaient des paluds — ces terrains qui se trouvent au bas du Mané Bégo. Au bas du Mané Bégo, vous avez tous ces terrains. Certains sont, maintenant, plus ou moins en friche. J’ai les pires difficultés à faire entretenir le mien, et je crois que je vais y renoncer pour des motifs que je vais vous donner tout à l’heure.

Nous récoltions le meilleur foin qui soit à ces endroits-là, parce que nous avions un comportement tout à fait particulier : à partir du mois de septembre, on ouvrait les vannes situées sous la route qui relie Plouharnel à Quiberon. Si vous vous promenez le long de la côte, à un moment vous penchez et vous voyez ces grandes vannes. On les ouvrait de fin septembre à mars, ce qui veut dire qu’à toutes les marées — et aux marées d’équinoxe en particulier — la mer rentrait à flot et envahissait tous les paluds. À ce moment-là, vous n’aviez pas — et ça n’a pas existé pendant cent ans — l’invasion qu’on voit aujourd’hui de la baie, qui est en train de se refermer. Vous voyez bien qu’il y a beaucoup de boue, beaucoup de plantes qui poussent. Tout ça n’existait pas.

Je n’ai jamais su, malgré toutes les questions que j’ai pu poser, pourquoi on avait décidé de fermer ces vannes de façon permanente, et pourquoi on n’a pas laissé les choses se faire comme par le passé : nous étions arrivés à très bien entretenir ces lieux, et en particulier à ne pas avoir ces fameuses plantes dont parlait Monsieur Moizan tout à l’heure, à savoir le baccharis. Vous avez donc deux phénomènes : celui de l’envahissement, et celui de la baie qui, petit à petit, va se fermer si on ne réagit pas.

Le battage et la vente d’oignons

L’événement qui venait après, c’était le battage, au mois de juillet. Là, c’était une grande solidarité à l’intérieur du village, parce qu’il nous fallait plusieurs chevaux pour tourner et faire fonctionner la batteuse.

Venait ensuite le mois de septembre. Comme nous étions en polyculture, nous produisions des oignons et de l’ail de très bonne qualité. À ce moment-là, nous allions les vendre dans les terres : nous mettions ces chargements dans une charrette, attelions un cheval, et allions dans les terres. Ce n’était pas si loin que ça — on allait vers Pluméliau ou dans ces coins-là — vendre la production. C’était une rentrée financière. Le cheval savait aussi qu’il s’arrêtait à peu près dans tous les bistrots qu’il y avait. Et le cheval, je peux vous dire, il revenait plutôt tout seul. Il connaissait parfaitement la route, d’autant qu’à l’époque il n’y avait pas de voiture sur ces routes.

Sur la route (détail) — Lucien Pouëdras

L’irruption de la guerre

On verra d’ailleurs que, quand la guerre va arriver, l’État va nous demander un petit peu l’impensable. La guerre s’est déclenchée. Je ne vous dirai pas exactement quand : c’était à l’automne ou au début de l’hiver, je n’en sais rien. Ma famille était en train de nettoyer de l’ail sur la grande table de la pièce à vivre, et tout à coup les lumières se sont éteintes. Nous avons eu un bombardement très fort, qui ne pouvait qu’effrayer un enfant. Je n’avais trouvé qu’une seule solution : aller sous la table.

C’est là que les Allemands sont venus pour occuper le Bégo et la falaise. Nous avons eu la surprise, le lendemain matin, de trouver, tué par un éclat, un lièvre devant la porte — ce qui laisse supposer qu’il y en avait beaucoup à l’époque.

Sous l’occupation allemande

L’observatoire — Gilbert François

Avec cette occupation, l’État nous a mis dans l’obligation de loger et de nourrir les Allemands. Pour le logement, en ce qui nous concerne, ils se sont débrouillés avec le Bégo et la falaise, où ils ont construit énormément en coupant beaucoup de bois, beaucoup de pins ; ils ont construit leurs baraques, etc.

Dans un premier temps, les relations étaient à peu près correctes : ils venaient acheter leurs légumes, leurs œufs ; ils avaient un comportement correct à notre égard. Mais nous mettre dans l’obligation de les loger et de les nourrir, quand on est à la campagne et qu’on arrive juste à se suffire à soi-même — pas plus —, ça a quand même été une période très dure.

S’il y a quelque chose que je souhaite à toutes et à tous, c’est de ne jamais connaître la guerre. On en a beaucoup en ce moment : il faut penser à l’Ukraine, à Gaza, au Liban, au Soudan, aux Iraniens. Connaître une guerre, c’est la pire des choses.

Mes sept premières années sont marquées par la guerre et l’occupation par les étrangers. Quand ils étaient là, nous parlions tous breton, pour qu’il n’y ait pas le moindre risque de compréhension de nos propos.

La fin de l’occupation et l’évacuation

Si vous le permettez, je vais passer à la deuxième partie : quand les Allemands perdent. Vous savez que le dernier lieu qui sera libéré s’appelle la poche de Lorient — et nous en faisons partie.

Quand les Allemands ont commencé à perdre la guerre, leur attitude à notre égard a complètement changé : elle est devenue très brutale, à partir du moment où un paysan du village a fait évader deux Allemands dans une charrette de foin — soi-disant pour se rendre aux Anglais ou aux Américains, ou pour déserter (je ne connais pas le fin mot de l’histoire). À partir de ce moment-là, les relations ont été extrêmement tendues. Ils ne venaient plus acheter, ils se servaient ; et il fallait essayer de se taire, parce que sinon on avait très vite une mitraillette sur le ventre.

J’ai un souvenir d’enfant : ma grand-mère avait fait un petit far, qui était posé sur la table. Un Allemand entre — ils sont chez eux, puisqu’on doit les loger et les nourrir —, enlève son ceinturon, s’assoit sur une chaise, prend le plat de far, le mange jusqu’à la dernière bouchée, reprend son ceinturon et s’en va, sans bonjour, sans au revoir, sans rien. Ma grand-mère n’a pas dit un mot. Moi, j’étais dans un coin, je regardais avec de grands yeux — peut-être d’envie, je ne sais plus très bien — mais je me souviens de ce ceinturon posé sur la table.

Toute cette période a été extrêmement difficile. On a commencé à miner les maisons de Glévenay — c’est pour cela que ce sera le seul village détruit. Les Allemands se sont installés chez nous complètement, parce que nous étions un peu sur la hauteur : à partir d’une des chambres situées dans la partie supérieure, on voit très bien la mer, la côte sauvage, le golfe bien sûr, mais aussi la falaise et le mur de l’Atlantique. Donc nous avons été virés de chez nous, tout simplement, et nous sommes partis à Carnac.

Nous étions aussi contents de partir, parce qu’ils avaient commencé à prendre les vaches et les chevaux. Les chevaux, au début, ils les faisaient travailler ; après, ils les ont mangés. C’est un drame de ne plus avoir de cheval, parce qu’on ne peut plus cultiver la terre. On ne peut plus faire de blé : donc on n’aura plus de pain — et nous n’aurons pas de pain pendant longtemps. On ne peut plus faire de pommes de terre, on ne peut plus avoir aucune culture, parce qu’on n’a pas de cheval. Le cheval était un élément majeur. Elle nous vient peut-être de là ma passion, après, pour l’équitation.

Le 1er février 1945, un groupe de réfugiés ayant quitté Quiberon, sort de Plouharel et se dirige vers Carnac — Source materielsterrestres39-45.fr

La libération et la reconstruction

Nous voilà arrivés à la fin de la guerre. Je suis à Carnac, à l’école publique, et nous allons danser sur la place Saint‑Cornély avec les enfants pour fêter la fin de la guerre. Je ne me souviens pas de tout le reste, mais je me souviens de cette danse sur la place Saint‑Cornély.

Vous ne pouvez pas savoir ce que c’est que de retrouver la liberté quand vous avez été occupé pendant des années — quand vous n’avez plus eu votre liberté d’aller, de venir, de parler, de faire, de vivre. Et que tout d’un coup, c’est parti, vous la retrouvez. Vous êtes dans la joie, dans l’enthousiasme, et vous n’avez qu’une envie : repartir, reconstruire, repartir de l’avant.

Tout cela s’est fait dans l’enthousiasme. Nous avons commencé à vivre dans des cabanes en bois ; les reconstructions des maisons que vous connaissez à Glévenay se sont faites entre 1949 et 1950. Ce sont, d’ailleurs, de bonnes constructions, faites par un architecte de Vannes qui s’appelait Guillou. Nous nous sommes mis à reconstruire, et à travailler avec ardeur.

Note de Nicolas Demassieux :

il s’agit très probablement d’Yves Guillou (1915‑2004), né à Plouézec : architecte du Génie rural du Morbihan de 1942 à 1947 ; agence indépendante à Vannes à partir de 1947 (active 50 ans) ;

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